Premiere édition du Festival du Film Tunisien a Paris
Pôle culturel - Cinéma
01-01-2009

 Par Patricia Caille  Salle Festival

Du 13 au 15 mars 2008 s'est déroulé aux cinémas de la Clef et de l'Archipel à Paris, un petit festival étonnant, le premier "Festival du Film Tunisien". L'universitaire Patricia Caillé livre ici une analyse mettant en jeu les questions posées par son succès.

Se réclamant ouvert et fondé sur une programmation très éclectique rassemblant des classiques qui faisaient la part belle aux films de Nouri Bouzid, depuis Les Sabots en or produit en 1986 mais qui, malgré son retentissement national et international, n'est sorti presqu'oublié sur les écrans commerciaux français qu'en 1995, Poupées d'argile sorti très discrètement sur les écrans français en 2004 et son dernier film, Making off qui traite de la transformation d'un jeune danseur hip hop désoeuvré en Islamiste. Il ne manquait que Nouri Bouzid lui-même, retenu par un tournage loin de l'événement. Sa présence aurait sans doute contribué à replacer ce festival dans l'histoire d'un cinéma tunisien que, de ce côté de la Méditerranée, on a sans doute tendance à trop oublier.

Ce festival a présenté neuf longs métrages qui ont permis de voir ou revoir l'univers poétique et spirituel du Collier perdu de la colombe de Naceur Khemir sorti en 1994 et de découvrir des films beaucoup plus récents, comme La Tendresse du Loup (2006) de Jilani Saadi sorti confidentiellement, il y a quelques semaines à Paris, ou El Kotbia (2003) de Nawfel Saheb Ettabaa, qui jusqu'ici n'était sorti commercialement en Europe que sur les écrans norvégiens et hongrois, en passant par 5 documentaires historiques, patrimoniaux et/ou politiques, dont J'en ai vu des étoiles de Hichem Ben Ammar (2006), Mare Nostrum de Mourad Ben Cheikh (2007), Albert Samama Chikli (1996) et Les Beys de Tunis (2007) de Mahmoud Ben Mahmoud, ainsi que 17 courts de fiction et un film d'animation, Les Naufragés de Carthage d'Abdelkader Belhedi (2006). Certains de ces films avaient déjà été montrés à la dernière Biennale des cinémas arabes de l'IMA, comme Les Beaux jours de Meriem Riveill, ou Ma Sœur, la chose et moi de Kaouther Ben Hnia, ou le dernier long métrage de Selma Baccar, Khochkhach (Fleur d'oubli, 2005), film sur l'addiction liée à la frustration sexuelle, lui aussi montré à l'IMA mais n'ayant pas été depuis distribué en France.Ponctuée d'interludes musicaux, de concerts de Neshez et Haytem Achour, de moments conviviaux, ces trois jours constituèrent une opportunité unique de montrer la diversité de la production d'un cinéma national, ou se revendiquant comme tel, depuis les très populaires, VHS Kahloucha (2006) de Nejib Belkadhi, qui pose lui-même directement la question de ce qu'est le cinéma depuis sa production jusqu'à son public, ou Visa, la Dictée (2005) de Brahim Lataïef, jusqu'à l'univers très caustique et drôle de Wissem Tlitli dans Perversions (2006), une parodie du global/local de la téléréalité, en passant par une fiction épurée sur l'intimité du couple fondée sur la répétition et l'ennui, travaillée par le son et la couleur de Walid Mattar et Leyla Bouzid, Sbeh El Khir. Le documentaire politique, Fils de tortue (2006) de Walid Mattar, qui traite du rêve que suscite l'émigration et des rêves et désillusions qui l'accompagnent a beaucoup marqué le public. D'autres courts également, La Brèche (2004) de Kaouther Ben Nhia aborde l'impossibilité du dialogue dans une relation entre un père et sa fille d'une façon très personnelle, loin des clichés exotisants.Cette manifestation bien organisée, dont le modeste budget s'est élevé à 8000 euros (dont 4500 euros de location de salles), a été portée de bout en bout par les membres de l' "Association Jeunes Tunisiens" (1) qui ont investi leurs propres deniers, avec à leur tête Melik Kochbati. Cette manifestation était soutenue financièrement principalement par l'Acsé ainsi que par quelques autres partenariats fondés sur des échanges permettant la communication, le Consulat de Tunisie ayant, lui, contribué à l'acheminement de copies. Elle a également bénéficié du soutien des réalisateurs, réalisatrices, producteurs et constitué un moment fort de construction d'une communauté liée autour d'un ensemble d'images partagé avec enthousiasme par un public national, bi-national et plus vaste. Ancré dans une communication média et internet très stratégique ayant favorisé un relais par les listes thématiques et "communautaires", un bouche à oreille efficace, cet événement étalé sur trois jours a offert gracieusement - toutes les séances, sauf une, étaient gratuites - un accès à des films rares, qui ont, le plus souvent, fait salle comble y compris lors de la projection des courts du samedi, une sélection de films réalisés par de très jeunes réalisateurs et réalisatrices revendiquant leur droit à sortir des sentiers battus. Comme le remarquait Melik Kochbati, le court, comme d'ailleurs le cinéma amateur, a toute une tradition en Tunisie et peut attirer un large public. Il offre également un espace de liberté et d'originalité aux cinéastes du fait de son moindre coût. Une telle entreprise cherchait, dans les dires de son principal initiateur à tordre le cou à plusieurs clichés sur ce qu'est le "cinéma tunisien" en insistant sur sa variété et sur la demande d'un public dont il n'avait jamais douté de l'existence. L'affluence au festival n'a pu que le confirmer dans cette intime conviction, et ce pour un cinéma dont la place dans la culture cinématographique en France reste ambivalente.Le festival fut également l'occasion d'un débat animé, "Le cinéma tunisien : prémices et promesses d'une nouvelle vague", modéré par Mériam Azizi d'Africiné et Olivier Barlet d'Africultures, qui avait rassemblé des réalisateurs et réalisatrices, un producteur et une journaliste et critique de cinéma à La Presse, Samira Dami. Malgré les quelques injonctions largement ignorées d'Olivier Barlet sur l'opportunité d'une discussion centrée sur les thématiques, les réalisateurs et réalisatrices présents semblaient plus à l'aise dans une discussion de leur propre rapport au cinéma. Ainsi, le débat s'est clivé autour de deux positions, l'une défendue par Walid Tayaa qui attribuait la vitalité du cinéma tunisien à l'implication du Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, une vitalité attestée par le nombre de courts produits chaque année, environ une vingtaine. Il appelait de ses vœux un cinéma populaire fondé sur l'histoire racontée et l'humour. Le producteur Mohamed Charbagi, quant à lui, prônait également la dimension industrielle et collective de la production du cinéma, pour regretter le manque de producteurs, l'absence de scénarii, ainsi que le manque de marché. Pourtant, les documentaires réalisés par Mahmoud Ben Mahmoud qu'il a produits et montrés pendant ces journées apportent tout un pan d'une histoire nationale dont tout un public semble très avide.


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Article paru sur Africultures le 07/04/2008
L'association Jeunes Tunisiens remercie Patricia Caillé et Africultures