ZAMA REGIA (Henchir Jama, Tunisie), Proconsulaire
Pôle culturel - Histoire
31-12-2008

Par Ridha Alghaddhab 

La Colonia Aelia Hadriana Aug(usta) Zama Regia (CIL VI, 1686 = ILS, 6111.), de nos jours Jama[1] , est située dans le Haut-Tel, sur un plateau à environ 800 m d'altitude, à 30 km environ au nord de Mactaris (AAT, 1/100 000, f. XXV [Jama] n° 29). Elle était bien placée sur la route d'Althiburos à Thysdrus par Assuras et Aquae Regiae (Tab. Peut., V, 3) et au départ de deux autres routes directes révélées par l’archéologie, vers Hadrumetum et Thysdrus d’un côté, et, de l’autre côté, vers Mactar, par la vallée de l'oued El-Hammam[2]. Un épisode de la persécution de Dioclétien montre qu’on rejoignait aussi directement Carthage par Thuburbo Maius et Uthina.

 

 


La principale voie d'accès à la ville traversait la plaine de Siliana ; elle est attestée par deux milliaires indiquant le troisième mille, l'un de Dioclétien et Maximien, l'autre de Constantin[1]. Sur cette même voie se dressait, à 3 km de la ville, un arc de triomphe érigé en l'honneur d'Hadrien (CIL VIII, 16441).
Zama Regia fut l'une des villes les plus importantes de l'Afrique préromaine et l'une des résidences des souverains numides (Polybe, XV, 5, 3 ; Tite Live, XXX, 29, 1 ; Salluste,  Iug., LVI, 1 ; Pseudo-César, Bell. Afr., XCI ; Pline l'Ancien, XXXI, 15). Son vaste territoire pouvait avoir un rayon de vingt milles[2] À l’époque républicaine, elle fut mêlée aux différentes péripéties de la guerre de Jugurtha puis de la guerre civile. Elle en sortit ruinée mais ne tarda pas à renaître. Promue très vraisemblablement municipe sous le règne d'Auguste, elle devint colonie honoraire sous Hadrien.
Divers indices indiquent que, sous le Haut-Empire, Zama possédait un territoire relativement étendu et densément occupé. Vers le sud, il englobait, à une douzaine de kilomètres au moins, le versant oriental du Jebel Messouge dans sa totalité ainsi que la vallée fertile de l'oued Messouge où se trouvaient le uicus Maracitanus et l'imposant édifice de Kbor Klib[3]. Dans sa plus grande extension, il possédait probablement aussi l'essentiel de la plaine de Siliana[4], sans doute l'antique "plaine de Zama", où s'élevait probablement le[Ma]ragui Sara (Margaron de Polybe)[5].
La ville était habitée par une élite très riche qui a fait construire des monuments dans des localités dépendantes, notamment à Sidi Amor Djdidi (au nord-est de Limisa [AAT, 1/100000, f. XXXI, Djebel Bou-Dabbouss, n° 5-6), où une inscription mentionne un duumvir quinquennal de la colonia Zamensis et flamine perpétuel du divin Hadrien qui a procédé à la dédicace d'un édifice(CIL VIII, 12018) ; ou encore, dans le uicus Maracitanus (AE 1949, 107-110), à Ksar Toual Zouamel  (AAT, 1/100000, f. 30, n° 32), où deux inscriptions mentionnent la colonia Zam(a) Reg(ia) (ILTun, 572 et 574). Ces limites se sont rétrécies par la suite avec l'accès à l'autonomie juridique de quelques agglomérations, notamment le uicus Maracitanus[6], ce qui ne fut pas sans conséquence sur les recettes de la caisse municipale.

Urbanisme


Les vestiges actuellement émergeants prouvent sans équivoque l'importance de la ville sous l'Empire, une importance que montre déjà sa superficie de quelque 100 ha[7] et que confirmeront certainement les travaux archéologiques en extension qui sont en cours.
-Installations hydrauliques (Gauckler 1900, I, 147-148 et II, 205 ; Poinssot 1884, 372 ; AAT, 1/100 000, f. XXV (Jama) n° 64 ; Bourgeois 1984, 1-5, fig. 1-6 ; M'Charek 1999, 145).
En plus de la source autour de laquelle elle s'était développée aux époques punique et numide, la ville d'époque romaine, disposait de deux aqueducs alimentés par deux sources situées dans la partie centrale du Jebel Messouge, près de la crête, l'une dite Aïn Slimane (AAT, 1/100000, f. XXV [Jama] n° 72, cf. n° 68[8]), et l'autre Aïn Jebour (AAT, 1/100 000, f. XXV, [Jama], n° 67).
Les vestiges des deux aqueducs (d'orientation sud-nord) se dressent  tout près du point de l'AAT, au 1/100 000, f. Maktar, XXX, 32, et non loin des bassins de captage, à environ 4 km au sud-ouest de Henchir Jama. De l'aqueduc d’Aïn Slimane sont encore conservées des arches sur l'oued Jebour à une centaine de mètres au nord-ouest de la source[9].

La Ville de l’Antiquité tardive

L’histoire de la cité est là très obscure. Son nom apparaît seulement sur une table de patronat (CILILS, 6111), mais il figure dans la liste de Iulius Honorius, ce qui assure que, au IVe siècle au moins, elle faisait partie des villes les plus importantes de la Proconsulaire. L’occupation des maisons nobles d’un îlot du centre urbain[10] confirme cette information. VI, 1686 =
L’Église chrétienne est attestée tardivement : une seule mention, celle de la conférence de Carthage de 411 à laquelle assistent deux évêques, le catholique Dialogus (Gesta, I, 121, l. 53) et le donatiste Montanus (Gesta III, 5, l. 6).
Les recherches archéologiques récentes[11] laissent deviner un déclin brutal de la ville dans le deuxième tiers du Ve siècle avec l'anéantissement de l'élite romaine suite à la confiscation de ses biens par les seigneurs vandales. L'absence de l'élite romaine a signifié la mort de la ville. Même l'église catholique, contrairement à ce qui s’est passé dans d'autres localités, n'a pas été réoccupée malgré les mesures favorables prises par les derniers rois vandales Trasamound et Hildéric.
Zama Regia n'a pas été relevée par les Byzantins. Elle ne figure dans aucune source de l'époque byzantine, ni chez Procope, ni chez George de Chypre ni même dans les actes du concile de 646. Toutefois, l'archéologie montre réoccupation datable de la fin de la seconde moitié du Ve siècle et du début du VIe, mais de nature indéterminée et dont on ne peut mesurer l'impact sur la localité. Toutefois, vraisemblablement dans la seconde moitié du VIIe siècle,  après la mainmise des Arabes sur la Byzacène, celle-ci a reçu un rempart, ce qui certifierait qu’elle avait alors une certaine importance.

Monuments de l'Antiquité tardive

-Fortin (Cagnat 1887, 79 ; Tissot 1888, II, 572, n. 3). Situé dans la partie culminante du site, La technique de construction (assemblage très lâche de blocs  de remploi de toutes sortes), suggère une date très tardive sous la domination byzantine.
-Muraille (Inédite). Cette muraille, dont des pans ont été récemment reconnus, entoure la partie haute de l'agglomération.
Du sort de Zama Moyen Âge, on ne sait rien. Bien que les Byzantins aient laissé aux Arabes une "ville", celle-ci, désormais à l’écart des principaux axes de communication, n'a pas retenu l'attention des géographes arabes. Seul le nom antique s’est maintenu dans la mémoire collective.


Bibliographie :
Beschaouch, A. (1995) : "Zama", BSAF, 42-43.
Bourgeois, Cl. (1984) : "Des eaux de Jama aux eaux de Zama", BAC,n. s., fasc. 15-16, B, 1-5.
Cagnat, R. (1887) : "Nouvelles explorations épigraphiques et archéologiques en Tunisie", AMS, 14, 82-83.
Déroche, L. (1948) : "Les fouilles de Ksar Toual Zammel et la question de Zama", MEFR, 60, 55-104.
Desanges, J. (1980) : Pline l'Ancien, Livre V : Histoire Naturelle, 322-323.
Desanges, J. (1980) : "Permanence d'une structure indigène en marge de l'administration romaine : la Numidie traditionnelle", AntAfr, 15, 82.
Ferjaoui, A. (2001) : "Recherches archéologiques et toponymiques sur le sie de Jama et dans ses alentours", CRAI, 837-864.
Lancel, S. (1991) : Actes de la conférence de Carthage en 411, IV, Paris.
Lepelley, Cl. (1981) : Les cités romaines d'Afrique au Bas-Empire, II, Paris, 325-326, n. 6-10.
M'Charek, A. (1992) : "Inscriptions découvertes entre Zama Regia (Henchir Jama) et[Ma]ragui Sara (Henchir Chaâr )" , L'Africa Romana, 9, 251-264.
M'Charek, A. (1995) : "Zama Regia : cité de la Proconsulaire", VIe colloque international sur l'Histoire et l'archéologie de L'Afrique du Nord (Pau, octobre 1993-118e congrès), Paris, 381-394.
M'Charek, A. (1999) : "De Zama à Kairaouan : la Thusca et la Gamonia", Frontières et limites géographiques de l'Afrique du Nord antique. Hommage à Pierre Salama. Études réunies par Claude Lepelley et Xavier Dupuis, Paris, 139-183.
Picard, G Ch.. (1945), "[ Activités des services des Antiquités (…)]"BAC, XIV.
Picard, G. Ch. (1959) : Ciuitas Mactaritana (= Karthago, VIII), 10-11, n. 10.
Poinssot, L. (1928) : "Zama", RAfr, 69, 166-168.
Rakob, F (1979) : "Numidisches Königsarchitektur", Die Numider, Cologne-Bon, 120-129.
Salama, P. (1987) : Bornes milliaires d'Afrique Proconsulaire. Un panorama historique du Bas-Empire, Rome.
Saumagne, Ch. (1941) : "Zama Regia", CRAI, 445-453.

[1]Picard 1945, XII et XIV.
[2] Desanges, dans Beschaouch 1995, 43 : " (…) la source suave de Zama va dans le sens d'un territoire étendu, parce que Vitruve la situe à une vingtaine de milles de la ville qui était célèbre".
[3] Rakob 1979, 120-129.
[4] M'Charek 1999, 148.
[5] M'Charek 1992, 251-264.
[6] Cette agglomération a pu accéder à l'autonomie au IIIe siècle (Christol, dans Beschaouch1995, 43).
[7] Comparée à celle des agglomérations de la région dont la plus connue, Mactaris, ne dépassait pas 50 ha dans son plus grand développement.
[8] Au nord de l'indication RR aqueduc sur la carte topographique au 1 : 200 000 de la feuille de Maktar.
[9] Poinssot 1884, 372.
[10] Ferjaoui 2001.
[11] Notamment la fouille d’une maison noble brusquement abandonnée, très vraisemblablement au moment de l'arrivée des Vandales.