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"Cinecitta" de Ibrahim Letaief, de la fraicheur, enfin! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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18-03-2009

Affiche Cinecitta

 Par Khalil Khalsi

Premier film après l’ouverture des Journées du Cinéma européen : un long-métrage tunisien. «Cinecittà», qui a longtemps fait parler de lui avant même son tournage, est plus qu’un film tunisien… c’est du cinéma.

C’est une occasion comme une autre de promouvoir le cinéma tunisien, aujourd’hui (provisoirement ?) orphelin, ou de donner du moins l’occasion aux spectateurs d’en prendre connaissance. Avant une sortie nationale, bien sûr, ce qui n’est pas toujours garanti. Est-ce le cas avec «Cinecittà» et sa fraîcheur, son audace et son «sujet pas très représentatif de la société tunisienne» ? Nous aurons la réponse très bientôt. L’histoire qui a abouti à ce film, le contexte dans lequel il a été réalisé et les préoccupations de ses personnages ne sont certainement pas différents de ce qui fait l’objet du scénario lui-même. Letaïef recourt même à une sorte de mise en abyme pour faire en sorte que le scénario qu’écrit son personnage principal soit inspiré de ce qui se passe réellement dans le film.

Le double de Letaïef, interprété par Moneem Chouayet (Chahine), se voit refuser son scénario par la Commission d’aide à la subvention. Le motif : le sujet n’est pas représentatif de la société tunisienne. Alors, avec l’aide de H’maïed son producteur (Mohamed Ali Ben Jemâa, les cheveux teints en gris) et d’Anis son chef-opérateur (Mohamed Grayaâ), il cambriole la banque «di Va Fanculo», d’abord dans une vieille Volkswagen rouge, ensuite dans une mini-Fiat jaune. Alors que la police est à leurs trousses, qu’une grosse récompense est promise à celui qui éclairera sur les cambrioleurs, les trois compères se planquent dans un appartement tout juste sous-loué en plein centre-ville, le temps que les choses «se tassent» et que Chahine mette au point la nouvelle version du scénario… inspirée de ce qui leur arrive.

Mais voilà que des personnages hauts en couleur font leur apparition, pour constituer petit à petit la galerie sur laquelle reposera le scénario de Chahine : de la concierge d’origine italienne (Jacqueline Bismuth) qui avait joué quelques petits rôles à Cinecittà et à laquelle on avait préféré Claudia Cardinale, à son mari Toto (sympathiques apparitions de Raouf Ben Amor) qui doit répondre à ses caprices, au voisin comédien en herbe (Mohamed Ali Nahdi) qui multiplie les castings et fait éclater son talent (tout comme l’acteur) pour avoir un rôle dans le scénario, à la belle Sofia (Dorra Zarrouk) qui fait irruption dans la tanière des cambrioleurs pour finir par devenir leur complice, tout en passant par les deux malfrats (Jamel Madani et Jaâfar Guesmi, en imperméable, chapeau et lunettes noires) qui ont une affaire à régler avec l’ancien locataire de l’appartement, un avocat aujourd’hui disparu…

Autant de personnages, et d’autres encore, qui rappellent ceux qui étaient chers au cinéma italien, d’où le titre du film. En effet, «Cinecittà» se veut un véritable hommage au cinéma italien, d’où les quelques références qui articulent le scénario. Peut-être qu’il aurait dû y avoir davantage, sans qu’il y ait le risque que soit du remplissage, comme la scène – très réussie – du début du film : le baiser dans la fontaine de la Place 7 novembre (hommage à Fellini). Il est vrai cependant que «Cinecittà» est truffé de références au Cinéma avec un grand C, tout en tentant de jouer avec les codes du cinéma classique, et en faisant la caricature de certains personnages types du cinéma italien (dont les deux malfrats, les deux personnages les plus burlesques et volontairement ridicules de tout le film). Nous pensons d’ailleurs à d’autres essais connus à travers lesquels leurs réalisateurs voulaient soit témoigner de leur amour pour le cinéma, soit en déjouer les règles, comme – dans une tout autre veine – «Funny Games» de Michael Haneke. Letaïef voulait prendre du plaisir en faisant du cinéma, et il l’a fait. Le plaisir est grandement partagé.


Cinéma, mon amour

Cela a beau être une sorte de pastiche du cinéma italien, «Cinecittà» est on ne peut plus tunisien. En visionnant le film, on pourrait même s’échanger des regards et des coups de coudes complices. Il y a un risque (mais est-ce vraiment un risque ?) que seuls les spectateurs tunisiens comprennent certaines blagues et reconnaissent les clins d’œil – chapeau bas, en passant, pour le personnage caricatural incarné par Jamel Sassi. Nous sommes en effet frappés par l’audace et l’absence de limites, et par les deuxième et troisième degrés, comme on aime bien en faire dans le cinéma tunisien, mais qui ne sont pour une fois ni digressifs ni inutiles : rien n’est vraiment sérieux dans «Cinecittà», et alors tout est permis. Nous sommes en pleine fantaisie, dans le délire, les situations sont abracadabrantes et les issues tout aussi improbables… Tout cela n’est que du cinéma ! Rendez-vous-même sur la Côte d’Azur, dans une séquence filmée lors du dernier festival de Cannes, montée des marches incluse.

Dans le film, on entend même cette question : «Tout ça pour un film ?»

Malgré une situation initiale peu réussie, toutefois rehaussée par un beau générique dont la musique est signée Atef Lakhoua, et quelques acteurs pas assez convaincants dans leurs rôles (dont Moneem Chouayet qui, à force de pousser son jeu caricatural, en devient tout simplement ridicule), «Cinecittà» emporte complètement l’adhésion avec sa bonhomie, sa fraîcheur et son originalité. Un dialogue finement peaufiné et cocasse, des décors originaux, hormis la sublimation de «Tunis by night», des lumières bien pensées, une image très soignée, et des techniques de réalisation dont on avait peu l’habitude dans le cinéma tunisien… que du bonheur ! Nous pouvons même pardonner le fait que la projection eût lieu à partir d’un support DVD…

Parce que ça change et que ça fait du bien. Néanmoins, fallait-il attendre Ibrahim Letaïef – réalisateur et producteur de courts-métrages dont il s’agit ici du premier long – métrage, pour que soit donné au cinéma tunisien, après des années de monotonie anesthésiante, et en rompant avec les lieux communs sans cesse visités, revisités, ressassés et usés, une lueur d’espoir ?
Paru dans "Le Temps", 24 novembre 2008
 

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