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Les films documentaires tunisiens: Entre manipulation télévisuelle et justesse cinématographique Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Pôle culturel - Cinéma
19-02-2009

Par Ismael 

Ouled Lenine de Nadia El Fani « Il y a le visible et il y a l’invisible. Quand on ne filme que le visible, c’est de la télévision qu’on fait, pas du cinéma. » Jean-Luc Godard

Par essence, le cinéma ne reproduit pas la réalité. Il brouille, au contraire, les frontières poreuses et mouvantes entre réel et irréel. Chaque plan de cinéma (qu’il soit de fiction, de documentaire, d’animation ou d’expérimental) est une mise en scène de la réalité par le regard. Une image de cinéma est un morceau de regard dans un morceau de réalité. La caméra ne se contente pas de capter le corps de la réalité, elle est manipulée - dans le double sens du terme - pour faire surgir de ses entrailles, l’esprit qui y réside. Comme le précise si bien Adonis : « L’irréel fait partie du réel ».
Depuis la naissance du cinéma et « La sortie des usines Lumière », l’on sait que la ligne est ténue entre fiction et documentaire. Les frères Lumière avaient décidé qu’à la fin de la pellicule, il fallait que la porte de l’usine se referme. Ils ont refait la prise 3 fois pour y arriver. Lors de la première projection publique et payante du cinématographe, ils n’ont projeté que cette troisième prise qu’ils ont jugé « bonne ». Ce fut, avant même Méliès, une forme encore plus instinctive et primitive non seulement de la mise en scène, mais aussi du montage. Plusieurs années plus tard et dans une démarche plus radicale, l’artiste Andy Warhol entreprit plusieurs expériences qui ont donné des œuvres : il filma pendant de longues heures en plans fixes, un homme qui dort ou l’Empire State Bulding. Ces films sont loin d’être des tentatives d’atteindre une forme d’objectivité absolue, elles démontrent au contraire que l’angle de la prise de vue, le cadrage, la profondeur de champ, la durée du plan, etc. sont déjà des choix subjectifs signifiants de la part du cinéaste qui altèrent considérablement la perception du spectateur, et donc qui régissent intrinsèquement le sens de l’œuvre. La mise en scène documentaire n’est pas un oxymore, mais une hyperbole. Le documentaire n’est pas le contraire de la fiction, comme le roman n’est pas le contraire de la poésie : se sont deux manières différentes d’attendre le surgissement de la vérité face à la caméra. Dans le cadre de la 22ème édition des Journées Cinématographique de Carthage, il nous a été donné de voir ou de revoir au sein de différentes sections, un certain nombre de documentaires tunisiens récents, certains inédits et d’autres ayant déjà été projeté durant Doc à Tunis. Beaucoup de ces films, de moyens-métrages généralement, sont des premiers documentaires. Ils témoignent par ailleurs de la palette de cette catégorie de films aujourd’hui en Tunisie : entre l’audace formelle et le courage du propos de certains, et l’absence du cinéma et la manipulation malhonnête de certains autres.

Gharsallah de Kamel Laâridhi

Alors que les autres films documentaires tunisiens mythifient leurs sujets, parfois même de façon lénifiante (que se soit une équipe de foot ou un enfant), LAARIDHI, quant à lui, déconstruit la sainteté. Le processus qui est le sien est celui d’une interrogation à travers le cinéma d’une réalité impalpable, puisque révolue, puisque celle d’un homme mort considéré de son vivant comme un saint. Sa manière hallucinante et hallucinée, de filmer la mémoire, ou plus exactement leS mémoireS de ceux qui ont côtoyé Gharsallah et qui croyaient et croient toujours en son caractère « divin », est ponctuée par des images à la beauté plastique abstraite (nuages évanescents dans le ciel, ombres tremblantes sur un mur…). Ces échappées ésotériques, comme des trous dans la chair du réel, soulignent l’intérêt premier du réalisateur : la captation de l’invisible, le filmage de l’infilmable. Jamais dans un documentaire tunisien on n’a filmé des êtres doués de tellement d’humanité et d’humour de manière aussi tendre et lucide. A signaler le montage parfait de Nadia TOUIJER qui fait, en plus, de ce film, comme si ce n’était pas assez, une sorte d’enquête policière haletante.

Silence de Karim Souaki

Si Gharsallah est invisible, Jimmy, le personnage central de « Silence », irradie de sa présence et de son charisme particulier, le premier moyen métrage de Karim Souaki. La parole invocatrice du premier film laisse la place ici à une parole militante, fortement ancrée dans la réalité d’une maladie : le SIDA. Comme pour le documentaire de Kamel Laâridhi, la parole ne prend pas le dessus sur le discours cinématographique à proprement parlé. Produit par la jeune et dynamique équipe de Exit production, « Silence » écoule d’une même démarche esthétique : lumière naturelle, son direct, montage tendu, pas de musique… L’absence d’artifices rend encore plus prégnant le côté brut, sinon brutal, du sujet traité. Le visage squelettique de Jimmy, sa silhouette fine et élancée, sa démarche chaloupée, ses cris de colères, sont autant d’éléments qui forment la matière première de laquelle Souaki construit une figure de résistance à la mort. Loin de toute fascination morbide, le film va de l’avant et ne regarde jamais en arrière. L’économie de moyens est articulée à une recherche d’expressivité plastique et dramaturgique. Les personnes sont très souvent cadrées entourées d’un blanc vaporeux, comme un halo de lumière qui viendrait interroger leur existence, au sens premier du terme. Cette ambigüité ressentie par les séropositifs est exprimée aussi par la bouche d’un personnage qui dit à deux moments du film : « Ma vie est une ballade dans le couloir de la mort » puis « Nous sommes vivants », phrase qui conclue le documentaire.

Ouled Lénine de Nadia El Fani

Durant son heure et vingt minutes d’images, « Ouled Lénine » ne dépasse à aucun moment le statut de petit reportage, confus intellectuellement et pauvre formellement. A l’articulation originelle excitante et pertinente de chroniquer la gauche tunisienne depuis le P.C.T. jusqu’à Ettajdid, en passant par Perspectives, à travers la biographie de son père Béchir, Nadia (mal filmée par son frère Sofiène) ne réussit ni la chronique ni le portrait. Méconnaissance manifeste du sujet, manque de rigueur historique et critique, proximité malsaine avec les interviewés (une grande partie des entretiens avec les bons copains de papa semblent improvisés autour d’une bougie à la belle étoile en buvant du Ricard) rendent le regard de la réalisatrice, si tant est qu’il existe, d’une béatitude et d’une naïveté déconcertante. Le seul regard qui existe bel et bien est celui tendre et admiratif de Nadia El Fani sur son père. Malheureusement, nous ne voyons ce regard que dans les yeux de la femme quand elle est devant la caméra. A aucun moment, la réalisatrice ne prend les rênes sur la fille pour faire transcender cinématographiquement ses sentiments. Ils ne seront donc malheureusement que touchants alors qu’ils auraient pu devenir émouvants.

Aziz de Jalel Bessaâd

« Aziz » est avec « VHS Kahloucha » le documentaire tunisien récent qui va le plus loin dans la manipulation télévisuelle. Leur démarche étant la fabrication de toute pièce d’icônes populistes. Mais alors que le film de Belkadhi finit par n’être que ludique, celui de Bessaâd s’avère lénifiant. D’autant plus malsain que l’objet de son édification est un enfant auquel il fait porté de façon artificielle à travers le montage et la bande-son un propos qui est le sien, simpliste de surcroit : la télévision génère la violence.

Ces quatre titres, différents dans leurs formes et leurs propos, n’en témoignent pas moins de deux démarches opposées. L’une essaye d’exprimer à travers les moyens du cinéma de la complexité du réel. L’autre prône une fausse objectivité et une démagogie avérée pour justifier sa pauvreté cinématographique.
 

Attariq Al Jadid - édition du 1er novembre 2008
 

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