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Gharsallah : semence de Dieu et graine de cinéaste Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Pôle culturel - Cinéma
03-04-2009

Par Hédi Dhoukar

Gharsallah de Kamel LaaridhiRépondant à l’attente du public, les organisateurs du 2e festival du film tunisien à Paris, ont projeté le documentaire de Kamel Laaridhi, Gharsallah (2007), le 27 mars dernier. Les spectateurs sont venus nombreux et leurs applaudissements à la fin de la projection, ont montré qu’ils n’ont pas été déçus.

Dans la petite commune de Dh’hibet, quelque part dans le sud tunisien, la caméra de Kamel Laridhi va à la rencontre des gens pour leur demander : que savez-vous de Gharsallah,  parlez nous de Gharsallah. Elle se pose sur les visages comme le papillon sur la fleur, scrute, attend, puise son nectar.
L’environnement est ruralo-pastoral. Ici, on dépend de la moindre goutte qui tombe du ciel. À dos d’ânes, les enfants, garçons et filles, font de longs trajets sur les pistes poussiéreuses, slalomant entre les haies de cactus, pour aller remplir leurs bidons au robinet de la fontaine publique. Eux n’ont rien à dire sur Gharsallah, mais leurs visages curieux et malicieux rayonnent dans l’écran, merveilleux contrepoint de l’étonnement enfantin à la crédulité des adultes. Nous autres spectateurs, sommes conviés à une lente immersion dans le quotidien des gens parmi les plus simples que la Tunisie peut abriter. Leurs visages sculptés par l’âge et la vie, ponctuent ce reportage particulier sur la genèse d’un saint. Gharsallah, ou comment se fabrique un saint !
On ne sort pas du film avec le mode d’emploi, mais on a quelques idées sur la question.

Aiguillon indispensable, l’histoire d’un homme qui a vu Gharsallah en rêve dans un lit d’hôpital, sans l’avoir connu ni même entendu parler, commence par nous intriguer. Sa mère nous avoue les conditions dans lesquelles elle a engendré Gharsallah sur le tard. Elle envisageait d’avorter avec des moyens de bord, mais une voisine l’en a empêchée : on ne se débarrasse pas comme ça de la semence de Dieu ! Soit. Alors semence de Dieu sera son nom : Gharsallah !

Gharsallah de Kamel Laaridhi

Est-ce un conditionnement par le nom ? L’évolution de l’enfant puis de l’adolescent est insignifiante. Mais le comportement du jeune homme est excentrique. Est-il conditionné par son environnement ? Il est provocateur. Se montre nu. Il ne fait pas montre d’une piété particulière. Il blasphème même très volontiers. Il peut faire le bien et le mal, se montrer compatissant et insultant avec la même personne. Il n’a rien prouvé. Il n’a pas fait de miracle. Mais parfois il tient des propos incohérents. Peut-être faut-il les déchiffrer ! Ah ! à en croire certains, Gharsallah se couchait sans problème sur la braise comme sous la neige.
À présent qu’il est mort, les hommes philosophent à son propos. Il  était à l’image de notre époque : sans repères. Il a construit lui-même son mausolée. Il nous a bien dit que de son vivant, il ne nous était d’aucune utilité, mais une fois mort !  Le visage se tourne vers le ciel : va-t-il enfin pleuvoir ? Le mausolée est à l’image de la vie médite cet autre : c’est une prison sans portes où l’on entre et sort comme par effraction. Les arbres frémissent. Il y a du vent. Pleuvra-t-il ? Belles images. Toutes simples. Posée sur les nuages, la caméra scrute longuement le ciel. Elle saisit les balancements d’une rare végétation, les bêtes qui s’agitent, des chaînes qui tremblent et crissent dans leur ancrage.
Les femmes, elles, rêvent de Gharsallah. Rêves bénéfiques. Parmi elles, il s’en est même trouvé deux à se partager le même rêve. Un rêve synchrone où le désormais saint-homme apparaît tour à tour chez l’une, puis chez l’autre ; toutes deux ayant conscience d’être chacune dans le rêve de l’autre !
Les femmes aussi attendent tout du ciel. Enfin, elle arrive, la petite pluie qui fera lever la semence de Dieu !

Dans la dernière séquence, la caméra se pose sur la silhouette décharnée d’un olivier qui se dresse seul au sommet d’une colline. C’est là, dit-on, que Gharsallah souhaitait ériger son mausolée. Mais le propriétaire ne l’a pas voulu et l’olivier s’est mis à péricliter. Plan fixe sur l’arbre dressé au lointain, puis la même image est insérée dans un cadre en bois ouvragé, ajouré, pareil à celui qui couvre les catafalques dans les marabouts. Il rappelle aussi certaines miniatures arabes représentant des figures saintes entourées par ce type d’encadrement. La caméra semble ainsi prendre acte de la sanctification de Gharsallah. Mais ce plan va plus loin. Ce liséré de bois ajouré encadrant l’écran, vient aussi rappeler que l’écran est un cache : il nous montre moins que ce qu’il cache, et il ne cache que pour mieux  montrer. Ce qui est montré est choisi. Ce qui est projeté est mis en scène. Or, qu’ont fait les villageois de Dh’hibet, sinon projeter, par leurs paroles et leurs rêves une sorte d’image collective d’un saint issu de leur groupe ; une gestation structurée et mise en scène par leur imaginaire ?  Ils ont fait leur cinéma !
Ils nous ont livré une image énigmatique qu’il nous appartient de déchiffrer pour les comprendre, pour pénétrer l’imaginaire qui l’a façonnée. C’est toujours du cinéma. Qui plus est, ce choix d’encadrer, de sanctifier l’image au dernier plan, nous rappelle qu’il n’y a pas d’image qui ne soit habitée par une dimension du sacré, ne serait-ce que celle temps et de la mort. Il n’y a pas d’image digne de nous émouvoir, qui ne soit habitée. Hantée (maskouna). Exactement comme l’image de Gharsallah hante ces lieux perdus du sud tunisien.
On imagine ce que serait ce film, si le réalisateur avait eu les moyens, d’insérer des séquences s illustrant les rêves des femmes, s’il avait pu disposer des moyens techniques de rendre le caractère onirique de ces projections —songeons par exemple à la technique de Ralph Bakshi, dans Le Seigneur des anneaux (1978) — ; on aurait eu à n’en point douter un film plus prenant encore.
Telle qu’elle est, cependant, cette œuvre est une belle pierre dans l’édifice en construction du cinéma tunisien.

Paru sur www.cinematunisien.com

 

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